Consultation publique de la Commission Européenne sur le thème
Quelle école pour le XXIe siècle ?

Contribution de Françoise Boulanger (6 décembre 2007)

Qui suis-je ?

Auteur de “Le bonheur d’apprendre à lire” (1992-2002 – Nathan – 40.000 exemplaires) qui décrit le début de l’acquisition naturelle du langage écrit chez le jeune enfant et guide l’adulte dans l’accompagnement des concepts indispensables qui permettront de profiter de l’enseignement de la lecture en première année élémentaire.

En 1995, des enseignants de maternelle m’ont demandé de les aider à mettre en œuvre l’approche proposée dans leurs écoles. Une cassette vidéo, produite dans le cadre d’un programme Comenius, en illustre les débuts. J’ai toujours guidé des écoles depuis.

En 2001, une association d’enseignants de maternelle1 s’est constituée pour diffuser plus largement cette démarche et aider les enseignants à l’appliquer, sous ma direction pédagogique. (Un manuscrit, actuellement chez l’éditeur, présente l’approche que je propose. Il comprend la théorie, la pratique et un chapitre situant la démarche par rapport à l’état actuel de la Recherche.)

Motifs de ma participation à cette consultation

Passionnée depuis 30 ans par les processus d’acquisition du langage oral et écrit, ayant testé mes idées auprès d’enfants normaux, mais aussi auprès d’enfants intellectuellement précoces ou déficients, dans le but de relever les constantes de cet apprentissage, je refuse l’idée qu’un enfant puisse être en échec à 6 ans, échec en lecture qui le suit tout au long de sa scolarité, engendre décrochage scolaire, l’illettrisme -quelquefois la violence- et le pénalise fortement en tant que citoyen.

Quelques fondements de la psychologie enfantine

* Le jeune enfant en bonne santé physique et mentale possède une très grande faculté de mémorisation par ses cinq sens. On sait qu’à 6 ans, il ne mémorise pas mieux qu’à 3 ans.

* Tout enfant apprend facilement ce qui l’intéresse ou lui procure du plaisir.

* Il réfléchit inconsciemment depuis sa naissance par inférence inductive : c’est-à-dire qu’il cherche à établir des régularités dans ce qu’il perçoit du monde qui l’entoure. Pour comprendre le concept “rouge” par exemple, il est nécessaire qu’il fasse la relation entre un pull rouge, une petite voiture rouge, un feutre rouge…

* La réussite crée sa motivation d’apprendre. Des efforts seront sans doute nécessaires plus tard à l’école élémentaire et tout au long de ses études. Mais, muni des facultés de base indispensables pour recevoir un enseignement et assuré de la bienveillance de l’adulte à son égard, il sera à même de les fournir.

Concepts à assimiler pour profiter de l’enseignement de la lecture en première année

Parmi d’autres compétences plus faciles à acquérir pour percer le mystère de la lecture, et avant son enseignement formel, la plus difficile à comprendre est (1) que les graphèmes correspondent à des phonèmes et (2) qu’il faut les fusionner.

Ce que le jeune enfant fait naturellement face au langage écrit

Trente ans d’expérience m’ont appris :

* que les enfants adorent recevoir individuellement des mots écrits qui les intéressent (papa, maman, nounours, tracteur…) Ils les mémorisent avec une étonnante facilité. Cette première phase de reconnaissance des mots est naturelle, reconnue par la recherche, mais reste inexploitée. A ce stade (nommé “stade logographique”), leurs repères sont uniquement visuels, ce qui est normal. Pour le non-initié, il est surprenant de voir ainsi de jeunes enfants mémoriser des mots écrits avec une telle facilité et y trouver autant de plaisir.

* Il est surtout passionnant de les voir, spontanément, analyser les mots nouveaux, remarquer des analogies avec ceux qu’ils ont en mémoire. En recevant dînette par exemple, ils remarquent que “c’est comme galette et poussette” et pourront percevoir qu’à un même groupe de lettres correspond une même sonorité. Avec vélo, voiture, Victor…. ils vont découvrir le son produit habituellement par la lettre v …. L’enfant apprend effectivement par inférence inductive, c’est-à-dire qu’il a besoin d’exemples pour découvrir une règle. Ainsi grâce au dialogue qu’il a lui-même amorcé avec l’adulte, qui l’aide à classer ses mots, il découvre des correspondances entre les lettres et les sons et acquiert ce que les spécialistes nomment le principe alphabétique.

* C’est aussi par inférence inductive qu’il comprendra la co-articulation des phonogrammes, c’est-à-dire que b + a = ba. En effet, c’est en s’amusant à classer les syllabes -extraites de mots connus- selon la voyelle et selon la consonne qu’on mettra tous les enfants sur la voie de la compréhension de la fusion.
Dès qu’il aura acquis les deux concepts, l’enfant pourra les généraliser et profiter de l’enseignement formel et complet du langage écrit à l’école élémentaire.

 

Rôle de l’enseignant

L’enseignant de maternelle est donc invité à donner des mots écrits qui intéressent l’enfant, à l’observer, à répondre à ses remarques, à l’aider à classer ses données, à l’accompagner et asseoir sa découverte de lettres et de “sons”. L’enfant réussit parce que nous prenons en compte les aptitudes propres à son âge et que nous nous adaptons à sa psychologie particulière. En un mot, nous le respectons.

De ce qui précède, on peut dégager les grands principes d’accompagnement à adopter tout au long de l’apprentissage à l’école maternelle :

– Adapter l’écrit aux capacités perceptives du jeune enfant.

– Reconnaître un fait : la mémorisation visuelle de mots affectivement significatifs procure à l’enfant une joie profonde.

– Favoriser l’apprentissage spontané : l’enfant est spontanément attentif et se concentre sur ce qui l’intéresse. Ainsi naît sa réflexion.

– Canaliser cette réflexion en l’aidant à classer les analogies grapho-phonologiques et faciliter ainsi la découverte du code.

– Féliciter. Encourager. Confirmer ce que l’enfant découvre implicitement.

– Positiver l’erreur. Elle a toujours une logique qui nous permet de comprendre la stratégie d’apprentissage. Infirmer si besoin, mais de manière positive.

– Respecter et accompagner sa manière de fonctionner.

– Faire la part belle au dialogue.

– La réussite de l’enfant crée sa motivation d’apprendre. Il faut tout faire pour que chaque enfant réussisse à son niveau.

C’est le cadre dans lequel se situe ce que je propose. Il diffère sensiblement de ce qui est habituellement pratiqué : montrer, enseigner, interroger, tester.

Proposition

Depuis plusieurs décennies, sur fond de statistiques inquiétantes des résultats obtenus à la fin de la première année d’enseignement formel à l’école élémentaire, l’antagonisme entre les méthodes de lecture (globale / syllabique ou synthétique) réapparaît régulièrement. Rien d’étonnant à cela ! Le débat sera récurrent jusqu’à ce qu’on se rende compte que la solution se trouve à l’école maternelle.

Il existe une grande hétérogénéité des enfants accueillis à l’école maternelle. Cette inégalité se retrouve à l’école élémentaire et grandit encore si l’enfant n’apprend pas à lire correctement dès la première année.

L’enfant qui arrive au Cours Préparatoire sait en général beaucoup de choses s’il grandit dans un milieu culturellement favorisé. L’école maternelle devrait donc compenser pour les autres ce que leur environnement ne leur offre pas. Les enfants de tous milieux ont des capacités; il s’agit simplement de leur permettre de les développer. Comment ? Que fait l’adulte de milieu favorisé ? Il lit des histoires, parle beaucoup, reformule ce que l’enfant tente d’exprimer, répond à ses questions, dialogue avec lui. Éventuellement l’enfant joue avec des lettres en plastique et pose des questions à leur sujet. Cependant, même dans cet environnement, certains ont du mal à apprendre à lire.

À l’école maternelle, il faut au moins compenser les inégalités en dialoguant beaucoup avec chaque enfant. La lecture quotidienne de textes passionnants est aussi indispensable, de préférence par petits groupes. Mais on peut aller bien au-delà en jouant avec les mots et les lettres comme je le propose : les enseignants qui appliquent cette démarche voient le niveau de leur classe nettement tiré vers le haut. Tous les enfants réussissent alors leur “première année”.

Aujourd’hui, je suis convaincue que la question n’est pas : quelle est la meilleure méthode pour
apprendre à lire en première année de l’école élémentaire?  Mais plutôt : Comment donner à l’enfant de maternelle les moyens de réussir pleinement cette première année ?

Bienfaits

Si je me permets d’être aussi ferme dans mes propos, c’est que la démarche que je préconise donne des résultats particulièrement tangibles :

* Les enfants de maternelle abordent le langage écrit dans la joie de la découverte et du jeu.

* L’acquisition des concepts indispensables permettant de bénéficier pleinement de l’enseignement en première année élémentaire se fait aisément pour tous.

* Les enfants comme leurs parents envisagent sereinement cette première année.

* Tous réussissent leur apprentissage de la lecture à l’école élémentaire.
Témoignages (parmi des dizaines)

Ghislaine, directrice d’école maternelle

“J’ai recommencé la démarche avec mes nouveaux élèves de Petite Section : ils sont très intéressés. Ceux de l’année dernière continuent avec leur nouvelle maîtresse et c’est toujours aussi magique pour eux. Les enfants en difficulté se régalent de cette démarche. Nos anciens de Grande Section qui sont au Cours Préparatoire cette année n’ont aucun problème avec leur méthode de lecture. La maîtresse est enchantée. Grand bravo à vous, bonne persévérance.”

Murielle, directrice d’école maternelle

“Il n’y a que des points positifs : les parents se sont investis, les enfants sont toujours aussi motivés même en Petite Section, et les Grande Section sont prêts à rentrer au Cours Préparatoire confiants et sans appréhension.”

Véronique,  directrice d’école maternelle

“Après deux ans d’expérience en ZEP (Zone d’éducation prioritaire) dans les quartiers nord de Marseille, dont seulement un où j’ai pratiqué la démarche de Françoise Boulanger, je sais qu’elle correspond exactement à la demande des élèves de maternelle, très attirés par les mots écrits, quelle que soit leur origine socio-culturelle et quelle que soit la réaction de leurs parents….. Mes petits élèves comoriens ont comme bu leurs chers mots par leurs yeux, ceux de Grande Section étaient, en juin, sur le point de savoir lire tant leur plaisir et leur désir de savoir les poussaient à des inductions justes. Merci, vraiment !”

Isabelle, enseignante Première année élémentaire

“J’étais par principe opposée à ce que vous faites en maternelle. Mais j’ai complètement changé d’avis car je n’ai jamais eu une classe aussi agréable, enthousiaste, et des enfants aussi heureux que cette année ! J’aurai le temps de m’occuper d’une petite nouvelle qui vient d’une autre école. C’est là qu’on voit la différence.”

Un parent
“… Vous avez donné le goût à notre fille pour les lettres et tout se qui se rapporte à l’écrit. Vous lui avez fait aimer l’école et c’est un merveilleux cadeau que vous lui avez fait.”
Concernant les autres états membres

L’approche proposée est adaptable à toutes les langues alphabétiques. Dans les langues transparentes (italien, allemand, finnois…) la première phase du processus peut être plus courte. Le système de classement des correspondances grapho-phonologiques est particulièrement adapté à la langue anglaise (langue opaque).

Une coopération dans la mise en œuvre de cette démarche dans différents pays pourrait être particulièrement intéressante et profitable.
Antières, le 6 décembre 2007.
“le bonheur de lire à l’école maternelle” : http://lbdlmaternelle.free.fr