Le mercredi 14 décembre 2005 à 11:22,

par Françoise Boulanger, intervenante en formation continue

Pourquoi la guerre des méthodes ?

Parce que ni l’une (idéovisuelle faussement dénommée globale), ni l’autre (synthétique phonémique) ne correspond au fonctionnement spontané de l’enfant. Elles ne tentent, ni l’une ni l’autre, de chausser les lunettes de l’enfant et procèdent toutes deux, bien que diamétralement opposées dans leur conception, d’une analyse et d’un raisonnement d’adulte. Chacune à sa manière préconise une didactique artificielle, prêtant à l’enfant des capacités qu’il ne possède pas. D’une part , la conception idéographique prête à l’enfant le statut de lecteur accompli. D’autre part, la formule b+a=ba, simple pour l’adulte est très difficile à appréhender pour l’enfant: c’est une règle qu’il ne peut pas comprendre d’emblée, faute de l’avoir découverte par lui-même.

Quelques vérités concernant le fonctionnement cognitif du jeune enfant, non prises en compte dans les “méthodes” ci-dessus, ni malheureusement dans nombre de recherches “scientifiques”.

  1. L’enfant, qui apprend depuis qu’il est né, mémorise instantanément ce qui l’intéresse particulièrement.
  2. Il cherche inconsciemment des régularités dans le monde qui l’entoure et fait des hypothèses pour le comprendre en interaction avec son entourage.
  3. Son raisonnement est inductif: il lui faut des exemples pour comprendre un concept. Afin de pouvoir comprendre le concept “rouge” il a besoin de: pull rouge, camion rouge, feutre rouge….

Depuis 30 ans, je cherche à comprendre l’enfant qui découvre le langage écrit. J’ai pu constater en étudiant plus d’un millier de cas individuels

  1. que l’enfant de 2 à 5 ans mémorise des symboles écrits (mots isolés) particulièrement intéressants à ses yeux (papa, maman, doudou, tracteur…) aussi facilement que les symboles oraux correspondants. Cela fonctionne aussi bien à l’école maternelle (10 ans d’expérience, ZEP comprises) à condition que les premiers mots soient donnés individuellement.
  2. que l’enfant remarque spontanément la “régularité” dans par exemple maman, mamie, moto, miel… En interaction avec l’adulte, il découvre la correspondance lettre-son de lettres initiales, mais aussi la correspondance de groupes de lettres au début ou à la fin des mots (ca, ma, ette, eau….)
  3. Que le raisonnement par inférence inductive qui est le sien, fonctionne aussi pour comprendre que b+a=ba (voir explication détaillée dans l’ouvrage ci-dessous). J’en fait l’expérience depuis longtemps aussi bien avec des enfants de 3 ans avant scolarisation, que des déficients intellectuels de 30-40 ans (depuis 6 ans). La compréhension de la fusion consonne-voyelle (b+a=ba) en lecture n’est donc PAS une conséquence d’entraînements phonologiques en maternelle/CP, voie sans issue dans laquelle des “spécialistes” de tous bords s’engouffrent actuellement.

Il y a un tout un cheminement à parcourir en maternelle pour comprendre le principe alphabétique (les lettres correspondent à des sons) ainsi que plus tard la co-articulation des phonogrammes (b+a=ba) dénommée habituellement “fusion des phonèmes”, qui permettront à l’enfant de tirer profit d’un enseignement formel en CP.
Cet accompagnement est mis en œuvre dans une cinquantaine de classes maternelles, certaines depuis plusieurs années. TOUS les enfants font un bon CP. La première application date de 1997 dans une école rurale. Les enfants ayant profité de cette pédagogie ont non seulement fait un bon CP mais la moyenne globale de la classe était toujours supérieure en CM2.
Il est cependant bien évident que cette pédagogie n’a pas de sens si on ne fait pas quotidiennement la lecture de textes qui passionnent les enfants.

Françoise Boulanger, auteur de “Le bonheur d’apprendre à lire, Accompagner son enfant de 2 à 5 ans” (Nathan, 2002)

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